La complexité du rôle des parents d’accueil
La complexité du rôle des parents d’accueil

La complexité du rôle des parents d’accueil

La complexité du rôle des parents d’accueil : un vécu souvent invisibilisé

Être parent d’accueil est à la fois gratifiant et exigeant. Ce rôle reste méconnu et sous-estimé par la société. Offrir un foyer à un enfant confié par le système de la protection de la jeunesse implique bien plus qu’un hébergement. Cela suppose une implication affective, un engagement éducatif, une collaboration constante avec les institutions et la famille d’origine de l’enfant, ce qui exige un ajustement continu de toutes les sphères de vie de la famille d’accueil. Accueillir un enfant devient plus complexe lorsque celui-ci présente des besoins particuliers, qu’ils soient médicaux, psychologiques, affectifs ou comportementaux. Ce texte aborde la complexité du rôle de parent d’accueil. À l’aide d’écrits scientifiques, il expose et normalise le vécu de parent d’accueil dans le but d’améliorer la connaissance de ce rôle et de lui octroyer la reconnaissance qu’il mérite.

Devenir famille d’accueil : un acte d’amour et de générosité

Les personnes qui choisissent de devenir parent d’accueil ne le font habituellement pas au hasard. Leurs motivations premières sont souvent liées à des valeurs familiales et altruistes : le désir de devenir parent, le sentiment du devoir social, les expériences personnelles avec la protection de la jeunesse, l’envie de « faire une différence » dans la vie d’un enfant (Aeby et Ossipow, 2022 ; Guénette, 2025 ; Giordano, 2024 ; Gouveia et al., 2021 ; Schofield et al., 2012). Cette conception vocationnelle du rôle de parent d’accueil est souvent enracinée dans l’idée qu’en aimant profondément l’enfant, ce dernier arrivera à guérir ses blessures et à s’épanouir au sein de sa nouvelle famille. Cependant, ces motivations, aussi louables qu’elles soient, peuvent être source de tensions lorsqu’elles rencontrent la réalité.

L’incidence que peut avoir le sac à dos de l’enfant sur la relation affective

Les enfants accueillis sous la Loi de la protection de la jeunesse (LPJ) portent souvent sur leurs épaules un bagage important d’adversités (Findley et Praetorius, 2023; Joly et al., 2025). Qu’il s’agisse d’expériences de violence, de traumas, de difficultés relationnelles ou d’une situation de handicap, il demeure que prendre soin au quotidien de ces enfants n’est pas toujours facile. Cela demande parfois de développer différents savoirs qui ne se sont pas avérés nécessaires dans les expériences de parentalité antérieures des parents d’accueil ou dans celles de leur entourage. Par exemple, le trauma complexe et les difficultés d’attachement exigent de trouver une saine proximité affective qui soit nourrissante pour l’enfant (Milot et al., 2021). Il peut alors être confrontant pour un parent d’accueil qui souhaite donner de l’amour à l’enfant de devoir prendre un pas de recul, de vivre des réactions de rejet à répétition ou encore de se sentir épuisé par le besoin constant de réassurance de l’enfant.

Les difficultés composant le bagage de l’enfant demandent souvent un investissement de temps et d’énergie plus important que ce que les parents d’accueil avaient envisagé au départ. Conséquemment, l’étude de Forbes et al. (2011) montre que les parents ayant adopté ou accueillant un enfant à long terme passent, en moyenne, 6 h 22 de plus par semaine à répondre à ses besoins contrairement aux parents d’un enfant pour lequel le système de la protection de la jeunesse n’a jamais été interpellé. En outre, plusieurs enfants confiés aux parents d’accueil présentent des troubles neurodéveloppementaux (TDAH, TSA), des situations de handicap ou encore des problèmes de santé mentale. Bien que la structure familiale d’accueil puisse avoir un apport positif sur le développement et les comportements de ces enfants (Linares et al., 2006), la tâche qui leur est confiée reste tout de même ardue puisqu’elle demande une vigilance constante, une cohérence éducative et une grande disponibilité émotionnelle. Le sommeil perturbé, les crises de colère, l’opposition, etc. sont fréquents chez ces enfants.

Cette réalité met parfois à rude épreuve les relations conjugales, familiales et sociales des parents d’accueil (Blythe, 2012 ; Guénette, 2025 ; Joly, 2024). Toutefois, trop souvent ces acteurs se retrouvent sans formation et soutien suffisant pour comprendre et répondre à leurs besoins (Bergsund et al., 2020 ; Collings et al., 2020 ; Guénette, 2025), ce qui n’est pas sans incidence sur leur sentiment de compétences et leurs motivations à poursuivre leur investissement (Blythe, 2012 ; Joly, 2024).

Partager la parentalité avec la famille d’origine : une injonction difficile à articuler

Être parent d’accueil d’un enfant placé sous la LPJ oblige de partager l’espace de parentalité avec la famille d’origine, ce qui peut générer plusieurs défis. Très souvent, bien qu’ils soient les principaux donneurs de soins, les parents d’accueil ne détiennent pas la responsabilité légale de l’enfant, ce qui complexifie leur quotidien, rendant la dispense de soins de santé, la planification de voyages ou la préparation à l’autonomie plus ardue (Guénette, 2025 ; Riggs, 2015).

Aussi, un rapport empreint de méfiance et de dualité est souvent présent entre les parents d’accueil et la famille d’origine de l’enfant, la présence des uns venant en quelque sorte dénier le rôle des autres (Guénette, 2025). Ces enjeux relationnels peuvent être exacerbés lorsque les parents d’origine ne reconnaissent pas les motifs de compromission, éprouvent des problèmes de santé mentale et de consommation ou encore lorsque les parents d’accueil se sentent menacés par la présence de cette famille (Collings et Wright, 2022 ; Guénette 2025 ; Rigg, 2015).

Pour les parents d’accueil, créer un sens au partage de la parentalité de l’enfant avec des étrangers qui ont souvent vécu le placement de leur enfant comme une disqualification, sollicite d’importances compétences relationnelles ainsi que le développement d’une empathie critique (Oke et al., 2013), c’est-à-dire une capacité à être empathique aux parents d’origine tout en restant conscients de leurs défis.

Être à la fois parent et professionnel

Le rôle de parent d’accueil se joue dans un cadre professionnel étant balisé de nombreuses normes législatives et institutionnelles qui s’immiscent dans leur univers privé (Guénette et al., 2023 ; Joly et al., 2025). Ces acteurs doivent endosser une posture professionnelle 24 heures sur 24, 365 jours par année, ce qui détonne des autres professions. Il s’agit probablement du seul métier où l’ensemble de la famille est contraint de respecter les normes appartenant à la profession d’un ou de deux de ses membres (Guénette, 2025). Cette porosité entre les sphères privée et publique peut parfois leur laisser à penser que l’accueil familial les prive d’intimité (Rigg, 2015 ; Ringuette et Guénette, 2021). De plus, le rapport contractuel qu’ils entretiennent avec l’institution de la protection de la jeunesse les oblige à rendre des comptes régulièrement sur leurs pratiques parentales, leur santé financière et leur vie privée. Les difficultés de collaboration que plusieurs parents d’accueil vivent avec l’institution, qu’il s’agisse de lacunes dans l’information qui leur est rendue accessible, de difficultés à faire entendre leur opinion lorsque des décisions sont prises pour l’enfant ou d’un manque de reconnaissance de leur apport, ne les incitent pas à demander de l’aide à cette organisation lorsqu’ils en ressentent le besoin (Blythe, 2012). Cela laisse donc certains à penser que l’institution les considèrent davantage comme des éducateurs et des gardiens d’enfants que comme des partenaires (Guénette, 2025).

Rock et al. (2022) ont documenté le sentiment d’isolement et d’invisibilité des parents d’accueil. Ceux-ci expriment le besoin d’être écoutés et considérés comme partenaires à part entière du système de la protection de la jeunesse. Leur travail est souvent diminué à la simple expression d’une tâche naturelle de parent. Pourtant, qui a été parent sait comme il est complexe d’endosser ce rôle, qui plus est quand l’enfant cumule un lourd bagage, que le rôle demande de partager sa parentalité avec des étrangers aux prises avec d’importantes problématiques, et ce, tout en respectant les nombreuses injonctions émises par une institution.

Conclusion

Le mandat confié aux parents d’accueil est essentiel au fonctionnement de notre société, car il s’agit de prendre soin de ses enfants les plus vulnérables. Pour le remplir, ces acteurs n’ont d’autre choix que de développer un important bagage de savoirs et de compétences, faisant d’eux, en quelque sorte, des parents-professionnels (Hollet et al., 2023). Toutefois, ce passage d’un désir familial ou altruiste à la construction d’un parcours de parent-professionnel ne se fait pas sans heurts. C’est pourquoi la normalisation et la légitimation de leur vécu sont essentielles pour briser le silence qui entoure cette réalité. Malgré leur rôle crucial dans le parcours de vie des enfants placés, les parents d’accueil reçoivent peu de reconnaissance sociale ou institutionnelle.

Cette reconnaissance passe impérativement par une meilleure communication avec l’institution, une écoute de leur expertise, la mise en place d’une trajectoire de formations pertinente à leur rôle et un accompagnement soutenu. Il ne s’agit pas seulement de former les parents d’accueil sur les troubles du comportement, le trauma complexe ou l’attachement. Il faut aussi les former à être un parent d’accueil en soulignant les savoirs qui leur sont propres et en leur offrant des espaces pour exprimer leur vécu et mettre en exergue ce qui les définit.

Valoriser ainsi leur rôle contribuera à prévenir leur épuisement, à améliorer la qualité des soins offerts aux enfants et à favoriser leur recrutement et leur rétention (Gouveia et al., 2021 ; Hanlon et al., 2021). Il devient impératif de reconnaitre les parents d’accueil comme des acteurs clés du système de protection de la jeunesse, il en va de la santé et du bien-être de nos enfants.


Un texte de Patricia Ringuette et Martine Guénette, Ph.D. (c.), TS, Professeures en travail social, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

Cet article a été publié dans le journal l’envol de novembre 2025.